CAS PRATIQUE · CONTESTATION Vivendi 2024 — la scission qui n'a pas convaincu tout le monde.
En décembre 2024, Vivendi est scindé en quatre entités cotées séparément : Canal+ à Londres,
Havas à Amsterdam, Louis Hachette Group à Paris (Euronext Growth), et un Vivendi SE résiduel.
Officiellement : réduire la décote de holding, valoriser chaque activité à son juste prix.
Officieusement : pour plusieurs minoritaires, une opération qui consolidait le contrôle
Bolloré sur les pôles porteurs au détriment des investisseurs résiduels Vivendi. Plusieurs
fonds saisissent la justice. Récit d'une bataille toujours ouverte.
11 min de lecture Niveau avancé Mis à jour le 3 juin 2026
Le projet de scission en quatre
Annoncée en décembre 2023, validée en AG en décembre 2024, la scission Vivendi consistait
à transformer le holding diversifié en quatre sociétés cotées indépendantes :
1
Canal+ → London Stock Exchange
L'opérateur audiovisuel, coté à Londres. Argument officiel : meilleure visibilité
sur la base d'investisseurs internationaux, valorisations sectorielles plus claires.
2
Havas → Amsterdam (AEX)
L'agence de communication, cotée à Amsterdam. Permettait notamment, selon Vivendi,
de bénéficier d'une structure néerlandaise plus souple en termes de droits de vote
(notamment la possibilité d'actions à droits de vote progressifs).
3
Louis Hachette Group → Euronext Growth Paris
Une nouvelle entité regroupant l'édition (Hachette Livre, Lagardère Publishing) et
le retail (Lagardère Travel Retail). Cotée sur le marché Growth, donc avec moins de
contraintes que sur le marché réglementé.
4
Vivendi SE → Euronext Paris (rétréci)
Un holding restant détenant les participations résiduelles (notamment Telecom Italia,
Banijay Group, Prisa, MediaForEurope, etc.) et la trésorerie.
Les critiques des minoritaires
Trois ordres de critiques convergent :
1. La valorisation des entités. Les minoritaires reprochaient au document
d'information de manquer de transparence sur les multiples d'évaluation retenus pour chaque
pôle. Sans visibilité claire, comment voter en connaissance de cause ? Certains analystes
estimaient que Canal+ et Havas étaient sous-valorisées par rapport à leurs pairs sectoriels.
2. Le choix des places de cotation. Coter Canal+ à Londres et Havas à
Amsterdam, c'était mécaniquement réduire la liquidité pour les actionnaires français
résiduels et compliquer le suivi. Pour un petit porteur français qui détenait Vivendi via
son PEA, plusieurs des nouvelles entités n'étaient potentiellement plus éligibles au PEA.
3. Le renforcement du contrôle Bolloré. Sur chacune des entités scindées,
Bolloré gardait sa participation au prorata. Mais le passage de certaines entités sous
droit néerlandais ou britannique modifiait potentiellement les protections statutaires des
minoritaires (droits de vote, seuils d'OPA, etc.). Vu comme un mécanisme de
« consolidation du contrôle sans coût d'OPA ».
Bluebell, CIAM, Phitrust : les contestataires
Plusieurs acteurs minoritaires s'organisent contre la scission :
Bluebell Capital Partners, le fonds activiste anglo-italien fondé par
Giuseppe Bivona et Marco Taricco, dépose des questions écrites massives à l'AG, multiplie
les communiqués critiques, et milite pour le report ou la modification du projet. Bluebell
avait déjà mené plusieurs campagnes activistes sur Vivendi.
CIAM (Charity Investment Asset Management), le fonds activiste français,
attaque sur le terrain juridique : avec d'autres minoritaires, il conteste devant la cour
d'appel de Paris la décision de l'AMF du 13 novembre 2024 qui écartait toute obligation
d'offre publique de retrait. L'argument central : déséquilibre dans la répartition de la valeur entre minoritaires et
actionnaire de contrôle.
Phitrust, l'association de défense des actionnaires minoritaires, déploie
son approche classique de propositions de résolutions et de communication publique. Phitrust
ne cherche pas à bloquer mais à améliorer.
Le moment-clef. La scission a lieu comme prévu en décembre 2024. Le
22 avril 2025, la cour d'appel de Paris annule la décision de l'AMF ; la suite judiciaire
(cassation, puis nouvel arrêt du 8 juillet 2026) est racontée dans notre article
Bolloré-Vivendi : pas de contrôle.
Le vote d'AG et après
L'AG du 9 décembre 2024 approuve la scission à plus de 97,5 % des voix (95,7 % hors
groupe Bolloré). L'opposition, minoritaire dans les urnes, se déplace sur le terrain
judiciaire. Les recours juridiques continuent au-delà du vote :
même si la scission est exécutée, des actions en responsabilité ou en dédommagement peuvent
aboutir des années plus tard.
Côté boursier, les quatre entités issues de la scission ont connu en 2025 des parcours
très contrastés : certaines (notamment Canal+ et Louis Hachette Group) ont décoté
sensiblement par rapport à leurs valorisations d'apport, d'autres ont mieux résisté
(Havas notamment, qui retrouvait sa stabilité historique).
Les enjeux pour l'investisseur particulier
A
Une scission affecte ton PEA
Quand un titre coté à Paris (éligible PEA) est scindé en plusieurs entités cotées
à l'étranger, certaines des nouvelles actions ne sont plus éligibles PEA. Tu peux
recevoir des actions qui doivent être déplacées vers un CTO, avec implication
fiscale. Toujours vérifier l'éligibilité avant de voter.
B
Suivre les recours en cours
Des actions en justice menées par CIAM ou d'autres minoritaires peuvent prendre 2 à
5 ans. Le résultat peut être un dédommagement, une révision de la scission, ou rien.
Garder un œil sur la presse économique et les communiqués des fonds activistes.
C
La somme des parties n'est pas une garantie
L'argument-marketing classique d'une scission est qu'elle « libère la valeur » par
réduction de la décote de holding. En pratique, certaines scissions n'ont pas
tenu leur promesse — notamment quand les nouvelles entités peinent à attirer une base
d'analystes ou une liquidité suffisante.
Avertissement. Article fondé sur sources publiques (communiqués Vivendi
2023-2025, notes d'information AMF, communiqués Bluebell et CIAM, presse économique). Ne
constitue ni recommandation d'investissement, ni analyse financière indépendante au sens
MIF II.