Vivendi & Havas — la vente à soi-même, en deux temps.

En 2017, Vivendi rachète Havas à Bolloré pour 2,3 milliards d'euros. L'opération scandalise une partie des minoritaires : les deux groupes sont contrôlés par le même actionnaire, Vincent Bolloré, qui se vend à lui-même un actif au prix fort. Sept ans plus tard, Havas est ressortie de Vivendi pour être cotée séparément à Amsterdam. Retour sur une opération qui illustre, en cas d'école, les angles morts du contrôle des transactions intra-groupe.

Le contexte : Bolloré au capital de Vivendi

Depuis 2014, le groupe Bolloré (via Bolloré SA et la cascade de holdings au sommet de laquelle on retrouve la Financière de l'Odet et la Compagnie de l'Odet) monte progressivement au capital de Vivendi. Début 2017, Bolloré détient environ 20 % du capital de Vivendi et s'approche de 29 % des droits de vote (effet des droits de vote double), juste sous le seuil de 30 % qui déclencherait une offre obligatoire. Vincent Bolloré préside le conseil de surveillance de Vivendi.

Parallèlement, Bolloré SA détient une part majoritaire de Havas, l'agence de communication française cotée en Bourse depuis les années 1990. Havas a une réelle valeur stratégique pour Bolloré : c'est un asset historique, une vitrine industrielle, et un actif qui produit du cash de façon régulière.

L'opération : Vivendi rachète Havas à Bolloré

En 2017, Vivendi rachète en numéraire au groupe Bolloré sa participation de 59,2 % dans Havas, à 9,25 € par action (plus de 2,3 Md€), opération finalisée le 3 juillet, puis lance une OPA simplifiée au même prix sur le solde. Pour Bolloré : une plus-value substantielle, encaissée auprès d'une société qu'il contrôle en pratique. Pour Vivendi : une nouvelle brique média, qui complète Canal+, Universal Music et les éditions.

La prime contestée. Le prix de cession (9,25 €) représentait une prime modeste sur le cours moyen Havas des mois précédant l'annonce. Plusieurs analystes et associations d'actionnaires estimaient que la valeur intrinsèque de Havas, dans une transaction de contrôle classique, aurait justifié une prime nettement supérieure. Mais la transaction étant faite entre parties liées (Vincent Bolloré contrôlant à la fois vendeur et acheteur), la tension sur le prix de marché classique s'estompait.

Les minoritaires contre-attaquent

Côté Vivendi, plusieurs minoritaires institutionnels — Phitrust en tête, qui défend historiquement les actionnaires de minorité — soulèvent un problème de gouvernance : Vincent Bolloré, en sa qualité de président du conseil de surveillance Vivendi, devait-il se retirer de l'examen de l'opération ? Les déclarations de conflit d'intérêts ont-elles été suffisantes ?

1
L'expert indépendant nommé
Comme pour toute opération entre parties liées, un expert indépendant a été désigné (selon le cadre du règlement AMF) pour produire une attestation d'équité. L'expert a conclu à un prix « équitable » pour les actionnaires Vivendi. Voir notre article sur l'expert indépendant pour comprendre la portée — et les limites — de ces attestations.
2
Les recours en AG
Phitrust dépose des résolutions et des questions écrites à l'AG Vivendi. Les résolutions de défiance recueillent un score significatif mais minoritaire. L'opération passe.
3
Le pari de la valeur créée
Côté Vivendi, l'argument défendu est qu'Havas est un actif stratégique qui crée des synergies avec les autres pôles. La preuve par la performance industrielle viendrait ex post.

2024 : la scission Vivendi sort Havas… séparément cotée

Sept ans après l'acquisition, Vivendi annonce et exécute en 2024 une scission en quatre entités cotées séparément : Canal+ (Londres), Havas (Amsterdam), Louis Hachette Group (Euronext Growth Paris), et un Vivendi SE rétréci aux participations. Havas redevient une société cotée indépendante — exactement ce qu'elle était avant 2017, à ceci près qu'elle n'est plus cotée à Paris.

La boucle. Au final, Havas a été achetée par Vivendi en 2017 à 9,25 €, puis « rendue » aux actionnaires Vivendi en 2024 via une scission. Entre les deux, sept ans où Bolloré a renforcé sa position au capital Vivendi, où Havas a fonctionné en filiale, et où la valeur boursière de Vivendi a évolué de façon complexe (intégrant entre-temps la cession progressive d'Universal Music). Le bilan strictement financier pour un actionnaire Havas de 2017 dépend largement du moment d'entrée et de sortie.

Les leçons pour l'investisseur

A
Les transactions intra-groupe sont sous radar AMF mais sous contrôle limité
Le règlement AMF impose une attestation d'équité pour toute opération entre parties liées matériellement significative. Mais l'attestation est produite par un expert désigné par les parties à l'opération, et le standard d'évaluation laisse beaucoup de marge. Une opération « équitable » au sens de l'attestation peut ne pas être optimale pour les minoritaires.
B
Suivre les votes contestataires en AG
Quand 20-30 % des votes vont contre une résolution dans une société contrôlée, c'est un signal d'insatisfaction sérieux. Ce n'est généralement pas suffisant pour bloquer, mais c'est un indicateur prédictif de tensions futures (recours, sortie d'actifs, OPR, etc.).
C
Une scission n'est pas neutre
Quand un groupe se scinde, les minoritaires reçoivent des actions des nouvelles entités. La somme des parties peut être supérieure ou inférieure à la valeur du tout. Et certaines des entités scindées peuvent perdre rapidement leur liquidité, surtout celles cotées sur des places secondaires (Euronext Growth, AEX, etc.).
Avertissement. Article fondé sur sources publiques (communiqués Vivendi, Bolloré, Havas ; notes d'information AMF des opérations citées ; presse économique). Ne constitue ni recommandation d'investissement ni analyse financière indépendante au sens MIF II.