Aktior S'abonner
Recevez la lettre Aktior (ex-10keuros) — gratuite, sans pub. Vous choisissez le rythme juste après l’inscription.
Les grandes manœuvres · Épisode 3 (final) · 26 septembre 2026 · 12 min de lecture

PagesJaunes : zéro virgule.

Précédemment dans Les grandes manœuvres : en 2006, KKR et Goldman Sachs rachètent 54 % de PagesJaunes à 22 € par action et font verser, six semaines plus tard, un dividende de 9 € financé par la dette de l'entreprise (épisode 1). Dix ans plus tard, l'annuaire est mort, la dette est restée : augmentation de capital de sauvetage en 2014, puis conversion de dette en 2017 qui multiplie le nombre d'actions par environ quinze et fait des créanciers les nouveaux maîtres des lieux (épisode 2). Voici la fin de l'histoire : une pandémie, onze milliards d'actions nouvelles, un dernier sauveteur — et l'addition, au centime près. Ou plutôt au millionième.

Sur quoi repose ce récit. Sur des documents publics et datés : communiqués de Solocal Group relatifs aux opérations de 2017, 2020 et 2024 (résultats des augmentations de capital, regroupements d'actions, plans de sauvegarde financière accélérée modifiés par le tribunal de commerce de Nanterre), prospectus visés par l'AMF, résultats annuels publiés, presse financière de l'époque. Les calculs de conversion sont ceux de la rédaction, à partir de ratios publiés ; ils sont détaillés dans l'article. Toutes les opérations décrites étaient conformes au droit applicable ; aucune qualification n'est portée sur les acteurs. Ceci n'est ni un conseil en investissement, ni un conseil juridique.

2017 : le répit

En mars 2017, la restructuration votée fin 2016 est bouclée. La dette tombe d'environ 1,16 milliard à un peu moins de 400 millions d'euros ; le capital passe d'environ 39 millions à 576 millions d'actions. Les anciens actionnaires en conservent 63 %, les créanciers convertis 37 %. À l'automne, une nouvelle équipe s'installe : Éric Boustouller à la direction générale, Pierre Danon à la présidence. Début 2018, le plan « Solocal 2020 » prévoit la suppression d'environ un millier de postes et le regroupement de 23 sites en quatre pôles.

On se remet à y croire, prudemment. L'entreprise a désormais un bilan à peu près soutenable, un métier — le marketing digital des TPE et PME — et une dette qui ne l'étrangle plus. Il lui manque une chose : du chiffre d'affaires. Celui-ci continue de reculer, année après année, de l'ordre de 670 millions d'euros en 2018 à 584 millions en 2019. Une entreprise qui rétrécit avec une dette fixe, c'est une dette qui grossit. Il suffit d'un choc.

2020 : onze milliards d'actions à trois centimes

Le choc s'appelle le Covid. Les petits commerçants, cœur de la clientèle de Solocal, ferment du jour au lendemain ; leurs budgets de communication disparaissent avec eux. Le 3 juin 2020, la cotation est suspendue. Elle reprend le 6 juillet : l'action perd 20,7 % dans la séance et termine à 12,8 centimes. Le plan présenté est, selon un analyste cité alors par BFM Bourse, « extrêmement dilutif » — et il ajoutait qu'en cas de refus, les créanciers ne laisseraient qu'environ 2 % du capital aux actionnaires. Voter pour, c'était choisir d'être dilué plutôt qu'effacé.

L'assemblée approuve le 24 juillet, le tribunal de commerce de Nanterre modifie le plan de sauvegarde le 6 août. L'augmentation de capital qui suit donne le vertige : 11 198 586 929 actions nouvelles à 0,03 €, soit 336 millions d'euros. Un peu moins de 85 millions sont souscrits en numéraire ; le reste, pour l'essentiel, par compensation de créances : les porteurs d'obligations échangent environ 250 millions de dette contre des actions, et la dette obligataire tombe à 168 millions. À l'issue, le fonds GoldenTree détient 26 % du capital, les autres obligataires 42,5 %, les actionnaires existants et nouveaux souscripteurs 31,5 %. Pour rendre le tout à nouveau lisible, un regroupement de 100 actions en une intervient en novembre.

Retenez ce prix de 3 centimes. Nous le retrouverons dans l'addition.

2024 : le dernier sauveteur

Trois ans plus tard, rebelote : l'activité continue de s'éroder, la dette obligataire restante — 177 millions de nominal fin 2023 — redevient insupportable. Le 12 avril 2024, Solocal annonce un accord de principe avec Ycor, la holding luxembourgeoise de Maurice Lévy, ancien patron de Publicis, et de sa famille. Au programme : 43 millions d'euros de fonds propres nouveaux (dont 38 millions au plus apportés par Ycor), l'apport de la société Regicom, et la conversion en capital d'environ 85 % de la dette obligataire. Assemblée des obligataires le 22 avril, des actionnaires le 19 juin, jugement du tribunal de commerce de Nanterre le 27 juin 2024.

Les actions nouvelles sont émises à 0,003 € — trois dixièmes de centime. Quand la poussière retombe, Ycor détient près de 65 % du capital. Et les actionnaires historiques, tous ceux qui avaient traversé 2006, 2014, 2017 et 2020 ? 0,40 %. Zéro virgule quarante. Un porteur de 1 % du capital qui n'aurait pas souscrit se retrouve avec 0,004 %. Le 31 juillet, Maurice Lévy prend la présidence et la direction générale ; il remercie actionnaires et obligataires, lesquels « ont connu au fil du temps des pertes très importantes ». En octobre, dernier regroupement : 1 000 actions en une.

L'addition

Refaisons le chemin d'une action PagesJaunes achetée 22 € en octobre 2006, par un actionnaire qui l'a gardée sans jamais souscrire aux augmentations de capital. Les souscriptions ne changent pas son nombre de titres (elles le diluent) ; seuls les regroupements et les actions gratuites le modifient :

Étape Effet sur le nombre d'actions Ce qu'il reste de l'action de 2006
Octobre 2006 — achat à 22 €—1 action
Octobre 2015 — regroupement÷ 301/30
Mars 2017 — 3 actions gratuites pour 2× 2,51/12
Octobre 2020 — 1 action gratuite pour 1× 21/6
Novembre 2020 — regroupement÷ 1001/600
Octobre 2024 — regroupement÷ 1 0001/600 000

Au cours du 25 septembre 2026 — environ 3,97 € —, l'action de 2006 vaut donc 0,0000066 €. Six millionièmes d'euro. Il fallait détenir 600 000 actions PagesJaunes pour posséder aujourd'hui une seule action Solocal ; le porteur de 1 000 titres — 22 000 € investis — a vu sa ligne s'évaporer en « rompus », indemnisés en espèces lors des regroupements. Pour être complet, il faut rendre à cet actionnaire ce qu'il a perçu en chemin : le dividende exceptionnel de 9 € de 2006, les dividendes des années suivantes jusqu'à leur suspension, et le produit éventuel de la vente de ses droits de souscription. Mais aucune de ces lignes ne change l'ordre de grandeur : sur le capital, la perte dépasse 99,9999 %.

Et ceux qui ont cru au sauvetage ne s'en sortent pas mieux. L'actionnaire qui a souscrit en 2020 à 3 centimes a payé, regroupements compris, l'équivalent de 3 000 € une action Solocal d'aujourd'hui. Elle en vaut moins de 4.

Qui a gagné ?

L'entreprise, d'abord — et c'est le paradoxe final de la saga. Solocal existe toujours, toujours cotée sous le code LOCAL. Elle a réalisé en 2025 un chiffre d'affaires de 324,5 millions d'euros pour un EBITDA de 60 millions, a remboursé par anticipation sa ligne de crédit bancaire et affiche une trésorerie nette positive. Le métier a survécu. Ce sont ses propriétaires successifs qui ont été consommés.

Les acquéreurs de 2006 ont récupéré près de 40 % de leur mise en six semaines grâce au dividende exceptionnel, puis leur quote-part des distributions suivantes. Le dernier sauveteur, lui, est entré au meilleur moment de toute l'histoire du titre : à 0,003 €, soit 3 € en équivalent d'aujourd'hui, pour un cours voisin de 4 €. Entre les deux, tous ceux qui ont apporté de l'argent en cours de route — souscripteurs de 2014, de 2020, créanciers convertis à des prix théoriques bien supérieurs au cours actuel — ont financé la survie de l'entreprise. Pas la leur.

Ce que le minoritaire doit retenir de la saga.
1 — Un LBO sur une société cotée déplace le risque vers le bilan — donc vers vous. Le dividende de 9 € de 2006 a été financé par une dette que l'entreprise, et ses actionnaires restés à bord, ont remboursée pendant dix-huit ans.
2 — Un regroupement d'actions ne détruit rien, il cache. Raisonnez toujours en cours ajusté : 3,97 € aujourd'hui, c'est 0,0000066 € par action de 2006. Un graphique non ajusté des regroupements ment par omission.
3 — Dans une chaîne de restructurations, c'est le dernier argent frais qui gagne. Souscrire à chaque augmentation de capital de sauvetage pour « moyenner à la baisse », c'est financer la survie de l'entreprise pour le prochain entrant.
4 — « Moins de 1 % » est une formule officielle, pas une image. Quand un plan de restructuration annonce la part résiduelle des actionnaires existants, lisez ce chiffre en premier : c'est lui, et non le prix de l'action, qui dit ce qu'il vous reste.

Fin de la saga

Dix-huit ans, trois épisodes, un fil conducteur : une entreprise rentable chargée d'une dette qui n'était pas la sienne, et des actionnaires qui ont payé, à chaque étape, pour des décisions prises par d'autres. Tout était légal, tout était public, tout était dans les documents. C'est précisément pour cela que l'histoire mérite d'être connue : les mécaniques décrites ici — endettement du rachat logé dans la cible, conversion de dette en capital, dérogation à l'offre obligatoire, regroupements successifs — se retrouvent, sous d'autres noms, dans des dossiers de la cote d'aujourd'hui. Nos décryptages Acheter pour revendre et la rubrique Sorties de cote : le prix d'après en tiennent la chronique.

La semaine prochaine, nouvelle saga des grandes manœuvres : 2006-2007, un groupe de BTP espagnol monte à l'assaut d'Eiffage, et la bataille se jouera devant l'AMF sur une notion que tout minoritaire devrait connaître — l'action de concert.

Sources : communiqué SoLocal Group du 3 mars 2017 (résultats de l'augmentation de capital avec maintien du droit préférentiel de souscription, actions gratuites à raison de 3 pour 2, répartition du capital post-restructuration) ; communiqué SoLocal Group du 26 octobre 2015 (regroupement 30 pour 1) ; communiqués relatifs à la nomination d'Éric Boustouller et de Pierre Danon (septembre-octobre 2017) ; BFM Bourse, 6 juillet 2020 (reprise de cotation) ; communiqué Solocal du 2 octobre 2020 (résultats de l'augmentation de capital de 335,96 millions d'euros, 11 198 586 929 actions à 0,03 €, compensations de créances, réduction de la dette obligataire, répartition du capital) ; communiqués d'octobre et novembre 2020 (action gratuite, regroupement 100 pour 1) ; communiqué du 12 avril 2024 (accord de principe avec Ycor), communiqués des 4 et 29 juillet 2024 (mise en œuvre du plan modifié par jugement du tribunal de commerce de Nanterre du 27 juin 2024, prospectus AMF n° 24-264, répartition du capital) ; communiqué du 31 juillet 2024 (nomination de Maurice Lévy) ; communiqué du 24 octobre 2024 (regroupement 1 000 pour 1) ; résultats annuels 2025 publiés le 17 février 2026. Les chiffres d'affaires 2018 et 2019 sont des ordres de grandeur. Le calcul de conversion d'une action de 2006 est celui de la rédaction, à partir des ratios publiés ; le cours retenu est celui du 25 septembre 2026. Ceci n'est pas un conseil en investissement.

Transparence : récit historique établi par la rédaction d'Aktior à partir des documents publics cités. Les sociétés, fonds et personnes mentionnés n'ont pas participé à sa rédaction. Toutes les opérations décrites étaient conformes au droit applicable et ont été approuvées par les assemblées et juridictions compétentes. Aucune position personnelle sur le titre Solocal au moment de la publication.

← Toutes les analyses