Atos — le sauvetage chaotique d'un fleuron malade.

Entre 2017 et 2024, l'action Atos a perdu plus de 99 % de sa valeur. L'ancienne valeur vedette du CAC 40 a enchaîné les avertissements, les plans de scission avortés, les changements de direction et, finalement, une restructuration financière sous l'égide d'un mandat ad hoc puis d'une procédure de sauvegarde accélérée. C'est le cas d'école de la dette cotée qui se retourne contre les actionnaires.

Du fleuron au précipice

Atos est née en 1997 d'une fusion entre Axime et Sligos, puis a grandi par acquisitions sous la direction de Thierry Breton (2008-2019) jusqu'à devenir le premier groupe européen de services informatiques : infogérance, conseil, intégration, et surtout deux activités stratégiques — la cybersécurité (Bull, Evidian) et le calcul haute performance (supercalculateurs, dont ceux du programme nucléaire français).

Au sommet, en septembre 2017, l'action atteint environ 130 €. La capitalisation dépasse 14 milliards d'euros, Atos est dans le CAC 40, et le groupe se voit en champion européen face aux Indiens (Infosys, TCS, Wipro) et aux Américains (Accenture, IBM Services).

La bascule arrive en 2021. L'audit de la division Atos North America révèle une comptabilité douteuse — l'impairment qui en découle déclenche un avertissement sur résultats. Le cours plonge de 30 % en une séance. À ce moment, le marché commence à comprendre que l'infogérance traditionnelle d'Atos est en déclin structurel face au cloud public, et que les relais de croissance (cyber, HPC) ne suffisent pas à compenser.

La spirale 2022-2023

La direction d'Atos enchaîne alors les plans contradictoires sans jamais reprendre la main sur le récit boursier.

1
Juin 2022 — le plan « OneAtos / Evidian »
Sous Rodolphe Belmer (ex-Canal+), Atos annonce sa séparation en deux entités cotées distinctes : « Tech Foundations » (l'infogérance historique, en décroissance) et « Evidian » (cyber, big data, HPC, en croissance). Belmer démissionne le jour même, désavoué par le conseil sur les modalités. Le plan part dans le mur dès l'annonce.
2
Été 2023 — la piste Kretinsky pour Tech Foundations
Le milliardaire tchèque Daniel Kretinsky (EP Equity Investment / EPEI) entre en exclusivité pour racheter l'activité Tech Foundations dans le cadre du plan de scission. Les négociations traînent, les conditions se durcissent. Atos a besoin de liquidités immédiates ; Kretinsky exige des garanties sur la dette transférée.
3
Février 2024 — la rupture avec Kretinsky
Les pourparlers échouent. Atos se retrouve sans plan B, avec 4,8 Mds€ de dette brute, des échéances obligataires majeures en 2024-2025, et un cours qui ne permet plus la moindre augmentation de capital sérieuse. La société entre en mandat ad hoc.
Mandat ad hoc, conciliation, sauvegarde accélérée. Ces trois procédures françaises permettent à une société en difficulté de négocier sa restructuration avec ses créanciers sous l'égide d'un mandataire judiciaire — sans déclarer faillite mais sous l'autorité du tribunal de commerce. La sauvegarde accélérée (deux mois, prolongeables jusqu'à quatre) force tous les créanciers à voter sur un plan, y compris les minoritaires récalcitrants.

Le marathon de l'année 2024

Le printemps 2024 voit une bataille publique exceptionnelle entre trois consortiums qui proposent chacun leur plan de sauvetage à Atos. Le tout sous pression maximale de l'État français, soucieux de préserver les actifs souverains (HPC militaire, cyber).

A
Onepoint / David Layani (avril-mai 2024)
Onepoint, ESN française dirigée par David Layani (qui a discrètement pris ~11 % du capital d'Atos), s'allie avec Butler Industries et certains créanciers obligataires pour proposer un plan : injection de capitaux frais, conversion partielle de dette, gouvernance renouvelée. Layani devient le visage du plan de sauvegarde « industriel ».
B
Kretinsky / EP Equity Investment (mai 2024)
Retour en force de Kretinsky avec une contre-offre plus agressive sur Tech Foundations, associé au fonds Attestor. Le plan se présente comme moins dilutif pour l'actionnaire existant que Onepoint, mais plus dur sur la dette.
C
Les créanciers eux-mêmes (juin 2024)
Surprise : un syndicat de créanciers obligataires — emmené par les grands fonds Boundary Holding et plusieurs banques — propose son propre plan, qui exclut les acquéreurs industriels. L'idée : prendre directement le contrôle par conversion massive de leur dette en actions, et restructurer ensuite eux-mêmes.

Le sauvetage par les créanciers — et la dilution des minoritaires

Le plan des créanciers l'emporte et est arrêté le 24 octobre 2024 par le tribunal de commerce spécialisé de Nanterre. Concrètement, le mécanisme est brutal pour les actionnaires existants.

La dilution massive. Le plan transforme ~2,9 Mds€ de dette en actions à un prix très inférieur au cours, et lève en parallèle environ 1,6 Md€ de nouvelle dette, complétée par une augmentation de capital d'environ 233 M€. Les actionnaires existants, qui ne souscrivent pas, voient leur participation diluée de plus de 99 %. Le cours bascule de quelques euros à quelques centimes.

Le plan est validé en sauvegarde accélérée. Les nouveaux actionnaires majoritaires — les anciens créanciers, devenus actionnaires de référence — remplacent le conseil d'administration et le management : Philippe Salle préside le conseil, Jean-Pierre Mustier dirige le groupe.

En parallèle, l'État français entame des négociations exclusives sur les activités souveraines — calcul haute performance pour la dissuasion nucléaire (programme TERA), cybersécurité gouvernementale (Bull, Atos BDS). Ces activités sont logées dans une entité séparée et potentiellement nationalisées, pour garantir leur indépendance vis-à-vis des nouveaux actionnaires créanciers (souvent anglo-saxons).

Trois leçons pour qui suit la cote française

1
La dette obligataire est une bombe à retardement
Tant que les cash-flows couvrent les échéances, personne ne regarde le bilan. Le jour où une obligation arrive à maturité dans un marché qui refuse de refinancer, le rapport de force bascule en quelques semaines. Les obligataires ont alors la main, pas les actionnaires.
2
La sauvegarde accélérée est mortelle pour les minoritaires
En quelques mois, un plan validé par les classes de créanciers s'impose à tous les actionnaires — y compris ceux qui refusent. La règle de la majorité dans chaque classe permet de forcer la conversion à un prix très inférieur au cours, sans recours possible. C'est la procédure la plus dilutive du droit français.
3
L'État ne sauve pas l'actionnaire, il sauve l'actif stratégique
Tout au long de la séquence Atos, Bercy a été présent dans les coulisses. Mais son objectif n'a jamais été de protéger les minoritaires : c'était de garantir que le HPC militaire et le cyber souverain restent sous contrôle français. Le sauvetage est sectoriel et industriel, pas patrimonial.
À retenir. Sur les dossiers de restructuration cotée, le réflexe à avoir n'est pas « le cours a tellement baissé qu'il ne peut plus baisser » — il peut perdre encore 99 % par dilution forcée. Le bon angle est : qui détient la dette obligataire arrivant à maturité dans les 12-24 mois ? C'est elle qui décidera du sort de l'action.