Franchissements de seuils : ce que signale chaque palier.

Quand un actionnaire monte ou descend au capital d'une société cotée, il franchit des paliers réglementaires qu'il doit déclarer. Ces déclarations racontent en temps réel les prises de participation, les montées rampantes et les sorties — et certains seuils déclenchent des conséquences lourdes, jusqu'à l'offre publique obligatoire.

Pourquoi déclarer

Sur un marché coté, le capital d'une société circule librement. Mais le législateur veut que le marché — et la société elle-même — sache qui détient quoi dès qu'une participation devient significative. L'article L.233-7 du Code de commerce impose donc à tout actionnaire qui franchit, à la hausse ou à la baisse, certains seuils de capital ou de droits de vote, d'en informer la société et l'AMF.

Le délai est court : quatre jours de bourse à compter du franchissement. La déclaration est ensuite rendue publique par l'AMF. C'est une information de premier ordre : elle révèle l'arrivée d'un nouvel actionnaire de poids, la montée discrète d'un concurrent, l'entrée d'un fonds activiste ou, à l'inverse, le désengagement d'un actionnaire historique.

Les seuils légaux

Le Code de commerce fixe une grille de seuils, exprimés en pourcentage du capital et des droits de vote (les deux se suivent séparément, car les droits de vote double faussent souvent l'alignement avec le capital) :

5 % · 10 % · 15 % · 20 % · 25 % · 30 % · 33,33 % · 50 % · 66,67 % · 90 % · 95 %

À chaque franchissement d'un de ces paliers, dans un sens ou dans l'autre, la déclaration est obligatoire. Les statuts de la société peuvent en plus prévoir des seuils statutaires plus fins (souvent par tranches de 0,5 % ou 1 %), à déclarer à la société seule. Mais ce sont les seuils légaux ci-dessus qui portent les conséquences les plus lourdes.

Ce que déclenche chaque palier

10
10 %, 15 %, 20 %, 25 % — la déclaration d'intention
En franchissant l'un de ces seuils à la hausse, l'actionnaire ne se contente pas de signaler sa présence : il doit déclarer ses intentions pour les six mois à venir. Compte-t-il poursuivre ses achats ? Prendre le contrôle ? Demander un siège au conseil ? C'est là qu'un fonds activiste annonce, à demi-mot ou explicitement, son projet.
30
30 % — le seuil de l'offre publique obligatoire
Dès qu'un actionnaire (seul ou de concert) dépasse 30 % du capital ou des droits de vote, il est tenu de déposer un projet d'offre publique sur la totalité des titres restants. La logique : au-delà de 30 %, on présume une influence déterminante, et les minoritaires doivent avoir une porte de sortie à un prix équitable.
+1
Excès de vitesse — entre 30 % et 50 %
Un actionnaire déjà compris entre 30 % et 50 % qui augmente sa participation de plus de 1 % en moins de douze mois déclenche lui aussi une offre publique obligatoire. Garde-fou contre la prise de contrôle rampante.
50
50 % — le contrôle majoritaire
Au-delà de la moitié du capital ou des droits de vote, l'actionnaire dispose du contrôle de droit : majorité en assemblée générale ordinaire, nomination du conseil. Le franchissement de 50 % consacre un changement de contrôle.
⅔
66,67 % — la majorité qualifiée
Ce seuil donne la main sur les assemblées générales extraordinaires : modification des statuts, fusions, augmentations de capital. L'actionnaire ne contrôle plus seulement la gestion courante, mais la structure même de la société.
90
90 % et 95 % — la sortie des minoritaires
Quand l'actionnaire majoritaire détient au moins 90 % du capital et des droits de vote à l'issue d'une offre, il peut demander un retrait obligatoire (squeeze-out) : les minoritaires sont indemnisés et la société est retirée de la cote. Le seuil de 95 % reste une référence historique encore présente dans certains montages.
30 % : le pivot. C'est le seuil le plus important de toute la réglementation. Au-delà, l'actionnaire ne peut pas se contenter de monter au capital — il doit donner une sortie à tous les minoritaires au prix du contrôle. La quasi-totalité des OPA hostiles passent par ce déclencheur.
90 % : le retrait. Au-delà de 90 % du capital et des droits de vote, l'initiateur peut imposer le retrait obligatoire. La société quitte définitivement la cote, les minoritaires sont indemnisés sur la base du prix de l'offre.

Action de concert : 1 + 1 = un seul déclarant

Les seuils ne se mesurent pas seulement individu par individu. Des actionnaires qui agissent de concert — un accord, explicite ou tacite, pour acquérir ou exercer ensemble des droits de vote selon une politique commune — voient leurs participations additionnées. Deux fonds qui détiennent chacun 16 % mais coordonnent leur vote franchissent ensemble le seuil de 30 % et peuvent se retrouver tenus de déposer une offre.

À savoir. L'AMF et les tribunaux examinent les indices de concertation (pactes d'actionnaires, votes alignés, représentation commune au conseil) au cas par cas. Une action de concert dissimulée est l'un des griefs les plus sérieux en droit boursier — sanctions financières, amendes administratives et perte du droit de vote sur les titres acquis en peuvent découler.

Comment lire un franchissement comme un signal

Le sens compte. Un franchissement à la hausse par un industriel du secteur, un fonds réputé activiste ou une famille fondatrice ne raconte pas la même histoire qu'une simple rotation de gérant indiciel. Regarde qui franchit, et à quel rythme.

La trajectoire compte. Une succession de franchissements à la hausse (5 %, puis 10 %, puis 15 % en quelques mois) dessine une montée délibérée — souvent le prélude à une déclaration d'intention offensive ou à une offre. À l'inverse, des franchissements à la baisse en série signalent une sortie, parfois sous contrainte (besoin de liquidité d'un fonds, fin de cycle d'investissement).

Le contexte compte. Un franchissement de seuil qui coïncide avec des achats de dirigeants sur fonds propres renforce le signal : initiés et actionnaire de référence convergent. Croisé au contraire avec une OPA en préparation, il peut révéler un acquéreur qui constitue discrètement une position avant l'annonce.