Altran / Capgemini — quand Elliott force la revalorisation.

En juin 2019, Capgemini lance une OPA amicale sur Altran à 14 € par action, un deal valorisé autour de 5 milliards d'euros, recommandé par le conseil d'administration. Quelques mois plus tard, le fonds activiste américain Elliott Management monte au capital, conteste publiquement le prix et obtient — finalement — une revalorisation à 14,50 €. Cas d'école de l'activisme sur fusion-acquisition à la française, et démonstration concrète qu'un actionnaire minoritaire organisé peut faire bouger le prix d'une offre.

Le deal initial : Capgemini absorbe Altran à 14 €

Le 24 juin 2019, Capgemini annonce le rachat d'Altran Technologies, le leader européen de l'ingénierie et R&D externalisée. Le prix proposé est de 14 € par action, soit une prime d'environ 33 % sur le cours des trois mois précédents. L'opération est valorisée autour de 5 milliards d'euros (équité + dette reprise).

Le projet a tout pour passer en force : il est amical, c'est-à-dire recommandé par le conseil d'administration d'Altran ; le PDG d'Altran Dominique Cerutti soutient publiquement l'opération ; la famille Apax (actionnaire de référence d'Altran depuis 2008) a déjà accepté d'apporter ses titres. Capgemini sécurise dès le départ environ 11 % du capital d'Altran par achat de bloc, et obtient des engagements d'apport pour porter le total à ~13 % avant même le lancement de l'offre publique.

Le calendrier prévu est rapide : visa AMF à l'automne 2019, ouverture de l'OPA en octobre-novembre, clôture en début 2020. La rationalité industrielle est claire : créer un leader mondial du conseil et de l'ingénierie technologique, capable de capter les budgets « digital transformation + R&D » des grandes entreprises.

L'arrivée d'Elliott — la prise de position

En juillet 2019, Elliott Management, le fonds activiste américain de Paul Singer (~70 Mds$ d'actifs), entre discrètement au capital d'Altran. Sa montée s'effectue par une combinaison d'actions détenues en direct et de contracts for difference (CFD, dérivés à règlement en espèces). Elliott déclare au final environ 14 % du capital, dont une partie seulement en actions détenues en direct — le reste en dérivés, ce qui limite les obligations de transparence et d'intention attachées aux seuils.

Le playbook Elliott. Identifier une OPA amicale au prix jugé « doux » (généralement parce que les acquéreurs négocient avec le conseil sans pression du marché), monter rapidement au capital sous le seuil de 10 % en direct, et contester publiquement. Elliott a appliqué cette stratégie une vingtaine de fois dans le monde, avec un taux de succès élevé sur la revalorisation. La règle : ne jamais chercher à bloquer l'opération — juste à en extraire plus de valeur pour tous les minoritaires.

L'objectif d'Elliott n'est jamais le contrôle d'Altran — c'est de forcer Capgemini à relever son prix. Le calcul : si le bras de fer aboutit à 14,50 € ou 15 €, le rendement sur les ~11 % détenus est immédiat et important. Si Capgemini refuse et abandonne, Altran reste cotée seule, probablement à un cours supérieur (effet d'attente d'une nouvelle offre). Dans les deux cas, Elliott gagne.

Le bras de fer public

D'octobre 2019 à janvier 2020, le bras de fer est mené sur trois fronts en parallèle.

1
La contestation du prix
Elliott publie une analyse argumentée affirmant que la valeur intrinsèque d'Altran est de 17 à 19 €, principalement en attaquant la méthode de DCF retenue par l'expert indépendant (Finexsi) et les hypothèses de synergies sous-évaluées transférées à Altran. Le fonds publie ses calculs, ses comparables sectoriels, ses multiples de transaction précédents.
2
L'attaque procédurale
Elliott saisit l'AMF en novembre 2019 sur plusieurs angles : conformité du bloc préalable de 11 % cédé par les actionnaires de référence, qualification de l'expert indépendant, information donnée aux minoritaires. L'AMF prend le dossier au sérieux et auditionne les parties — sans toutefois donner gain de cause à Elliott sur le fond.
3
La bataille de communication
Elliott communique régulièrement dans Les Échos, le Financial Times, à l'AGEFI. Capgemini répond, mais en restant prudente sur le ton — toute escalade verbale pourrait entacher l'image industrielle du deal. La couverture presse devient quotidienne.

Le risque pour Capgemini est sérieux : sans atteindre le seuil de 50 % d'apport pendant l'ouverture de l'offre, l'opération est caduque et il faut tout recommencer. Or Elliott seul détient environ 14 % qui ne seront pas apportés. Si ne serait-ce qu'un quart du free float restant rejoint Elliott dans son refus, le seuil n'est pas atteint.

Le dénouement : Capgemini relève à 14,50 €

Le 14 janvier 2020, Capgemini annonce un relèvement de son offre à 14,50 € par action, soit une hausse de 3,6 %. Le communiqué présente diplomatiquement ce relèvement comme « une amélioration finale destinée à assurer le succès de l'opération », sans citer Elliott. La pilule est avalée.

+3,6 % qui pèsent ~128 M€. Sur environ 257 millions de titres Altran à racheter, passer de 14 € à 14,50 € coûte au plus 128 millions d'euros supplémentaires à Capgemini. Et le total des minoritaires capte cette valeur — pas seulement Elliott. C'est le caractère collectif de l'activisme « value » : un fonds active la bataille pour son propre compte, tous les actionnaires en bénéficient.

Elliott accepte publiquement le nouveau prix et apporte ses titres. L'OPA, rouverte dans la foulée à 14,50 €, dépasse rapidement le seuil de 50 % puis de 90 % en avril 2020. Capgemini lance ensuite un retrait obligatoire (squeeze-out) et Altran est radiée de la cote. L'entité fusionnée devient ensuite Capgemini Engineering, branche majeure du groupe Capgemini.

Trois leçons pour la cote française

1
Le prix d'une OPA amicale n'est jamais figé
Les acquéreurs négocient d'abord avec le management cible. Quand l'opération devient publique, le rapport de force change : ce ne sont plus les dirigeants qui décident, ce sont les minoritaires qui apportent ou non leurs titres. Une coalition même limitée (10-15 %) peut suffire à forcer un relèvement.
2
L'expert indépendant n'est pas une garantie absolue
Finexsi avait validé l'équité du prix à 14 €. Elliott a néanmoins contesté la méthode, attaqué le périmètre de comparables, et obtenu un relèvement. Le rapport d'expert est un point de départ, pas une vérité finale — il peut être contesté techniquement par un actionnaire bien outillé.
3
Le seuil de 10 % en direct est un repère stratégique
Elliott s'est positionné juste sous le seuil de 10 % en actions détenues directement, en complétant par des CFD. Au-delà de 10 % en direct, l'obligation de déclaration d'intention pour les six mois à venir aurait limité sa marge de manœuvre. La structuration en dérivés permet de garder l'effet économique sans le coût réglementaire.
À retenir. Quand une OPA amicale arrive sur le marché, le bon réflexe n'est pas « le board recommande, donc le prix est juste ». C'est « qui peut contester, et à quel seuil de participation pourrait-il forcer un relèvement ? ». Un free float dispersé et un cours sous-valorisé sont les ingrédients d'un activisme de revalorisation à venir.