Un dimanche soir
Le dimanche 11 avril 2021 au soir, les conseils d'administration de Veolia et de Suez concluent un accord de principe. Gérard Mestrallet, ancien patron de Suez puis d'Engie, a fait l'intermédiaire ; Antoine Frérot et Philippe Varin se sont vus pendant le week-end. Le communiqué tombe le lundi matin : Veolia rachètera Suez à 20,50 € par action, coupon attaché, soit environ 12,8 milliards d'euros pour l'ensemble du capital.
Les deux camps lâchent chacun quelque chose. Suez désactive sa fondation néerlandaise, résilie la cession de ses activités australiennes à Cleanaway et accepte que l'essentiel du groupe passe chez Veolia. Veolia, lui, accepte de laisser vivre un « nouveau Suez » autonome, d'environ 7 milliards d'euros de chiffre d'affaires, centré sur l'eau et la propreté en France, avec quelques actifs internationaux (Australie, Inde, Italie, République tchèque). Les salariés obtiennent des garanties d'emploi sur quatre ans. Les deux groupes suspendent toutes leurs procédures et s'engagent à ne pas en ouvrir de nouvelles.
Le marché valide : l'action Suez termine la journée du 12 avril à 19,865 €, en hausse de 7,7 %, après avoir touché 20 € en séance pour la première fois depuis son introduction en Bourse. Bruno Le Maire, ministre de l'Économie, se dit satisfait : « Je me réjouis que Veolia et Suez soient parvenus à un accord à l'amiable. »
Le partage
Le 14 mai 2021, l'accord définitif est signé et confirme le prix de 20,50 €. Il fixe aussi qui reprendra le nouveau Suez : un consortium formé de Meridiam (40 %), GIP (40 %) et du groupe Caisse des dépôts, avec CNP Assurances (20 %), avec un actionnariat salarié de 3 % au départ, qui pourrait monter à 10 % en sept ans. Ardian, l'allié de GIP pendant la bataille, n'en fait plus partie. Le conseil de Suez recommandera l'offre après l'attestation d'équité de l'expert indépendant, Finexsi.
Le 20 juillet 2021, l'AMF vise la note d'information de Veolia. L'offre ne peut pourtant pas se dénouer tout de suite : il faut d'abord les autorisations de concurrence, et Veolia et Suez veulent que la clôture de l'offre coïncide avec la vente du nouveau Suez au consortium. Pendant tout ce temps, l'actionnaire qui n'a pas apporté ses titres conserve un droit à un prix connu et ferme. Le 14 décembre 2021, la Commission européenne autorise l'opération sous conditions, moyennant la cession de plusieurs activités de Suez dans les déchets en France.
86 %, puis 96 %, puis 100 %
Le 10 janvier 2022, l'AMF publie le résultat définitif : 363,6 millions d'actions ont été apportées. Avec le bloc acheté à Engie, Veolia détient 86,22 % du capital. Il demande la réouverture de l'offre, du 12 au 27 janvier, à conditions inchangées, pour ceux qui n'ont pas encore apporté.
Le 27 janvier, la réouverture a rapporté 62,2 millions d'actions de plus : Veolia détient 95,95 % du capital, au-delà du seuil de 90 % qui permet le retrait obligatoire. Les actions restantes sont rachetées de force le 18 février 2022 au même prix, 19,85 €, puis Suez est radiée des Bourses de Paris et de Bruxelles. Fin janvier, le nouveau Suez avait été cédé au consortium. Fin de la bataille.
Qui a payé ?
Mesurée depuis le cours non affecté du 30 juillet 2020, la référence retenue par Veolia (autour de 10,3 €, puisque ses 18 € représentaient une prime de 75 %), l'offre finale à 20,50 € représente une prime d'environ 99 %. Mesurée depuis la veille de l'annonce du 30 août, quand le titre avait déjà monté sur les rumeurs, elle reste de l'ordre de 60 %.
Le grand perdant relatif est Engie. Il a cédé ses 29,9 % à 18 € pour 3,4 milliards d'euros. Six mois plus tard, les actionnaires restants obtenaient 20,50 €. Sur quelque 188 millions d'actions, l'écart représente environ 470 millions d'euros qu'Engie, dont l'État est actionnaire, n'a pas perçus.
Le bilan pour le minoritaire
Refaisons le compte depuis l'épisode 1. En octobre 2020, Engie vend son bloc de 29,9 % à 18 €. Le prix final est de 20,50 € coupon attaché, soit 2,50 € de plus par action (+13,9 %). Sur les quelque 440 millions d'actions que Veolia ne détenait pas, l'écart représente environ 1,1 milliard d'euros. Ceux qui ont attendu ont été mieux payés que le vendeur du bloc de contrôle. C'est l'inverse du schéma habituel, où le majoritaire empoche une prime que les minoritaires ne voient jamais.
Pourquoi ? Parce que pendant six mois, il y a eu de la concurrence : une offre hostile, un chevalier blanc à 20 €, un seuil de 22,50 € fixé par la cible, un régulateur qui exige que les défenses restent loyales, un État qui pousse à l'accord. Le prix final, 20,50 €, se situe entre les 20 € d'Ardian et GIP et les 22,50 € de la fondation.
1 — Le prix se fait quand il y a plusieurs acheteurs. Sans Ardian et GIP, et sans la menace de la fondation, il n'y aurait sans doute pas eu de raison de dépasser 18 €.
2 — Le prix du bloc n'est qu'un plancher. Engie a vendu à 18 € ; les minoritaires ont fini à 20,50 €. Vendre trop tôt au prix du bloc, c'était renoncer à l'enchère.
3 — Comparez les prix à dividende égal. 20,50 € coupon attaché ou 19,85 € coupon détaché : même offre, présentée différemment.
4 — La réouverture et le retrait obligatoire se font au même prix. Apporter tôt, apporter à la réouverture ou être retiré de force : dans ce dossier, le montant par action était le même. Ce qui change, c'est la date d'encaissement.
Fin de saison
Trois épisodes, dix-huit mois de bataille, et une conclusion que l'on retrouve dans chaque dossier des Grandes manœuvres : l'actionnaire minoritaire ne fixe pas le prix, mais il profite de chaque situation où quelqu'un d'autre est forcé de le faire monter. Quand la concurrence disparaît (un initiateur seul, déjà au-dessus de 90 %, un expert qu'il a choisi), il ne reste plus que l'attestation d'équité et le contrôle de l'AMF.
La saga Veolia–Suez est terminée. Samedi prochain, nouvelle saga des Grandes manœuvres : Mittal contre Arcelor (2006), l'OPA hostile qui a fait plier un champion européen de l'acier.
Sources : communiqué conjoint de Veolia et Suez du 12 avril 2021 (accord de principe, 20,50 € coupon attaché) ; Reuters, 12 avril 2021 (montant de 12,8 Md€, rôle de Gérard Mestrallet, cours de clôture de Suez, déclarations de Philippe Varin et de Bruno Le Maire) ; communiqué de Veolia du 14 mai 2021 (accord de rapprochement, consortium Meridiam – GIP – CDC/CNP, actionnariat salarié, attestation de Finexsi) ; note d'information de Veolia visée par l'AMF le 20 juillet 2021 sous le n° 21-338 ; communiqué de la Commission européenne du 14 décembre 2021 (autorisation sous conditions, affaire M.9969) ; communiqués de Veolia des 30 août et 5 octobre 2020 (primes de 50 % et 75 % sur le cours non affecté du 30 juillet 2020) ; communiqué de Veolia du 10 janvier 2022 (résultat définitif, 86,22 %, réouverture du 12 au 27 janvier) ; communiqué de Veolia du 27 janvier 2022 (résultat de l'offre réouverte, 95,95 %, retrait obligatoire le 18 février 2022 à 19,85 € droits à distribution attachés). Ceci n'est pas un conseil en investissement.
Transparence : récit historique établi par la rédaction d'Aktior à partir des documents publics cités. Les sociétés et personnes mentionnées n'ont pas participé à sa rédaction. Aucune position personnelle sur les titres Veolia ou Suez au moment de la publication. Épisode 1 : 29,9 % · Épisode 2 : l'offre.